Publié le 22 octobre 2026

Madagascar abrite une biodiversité que l’on ne retrouve nulle part ailleurs : plus de 80 % de ses espèces sont endémiques, ses forêts régulent les bassins versants, ses sols nourrissent des millions de familles et ses écosystèmes marins soutiennent la pêche côtière. Longtemps, cette richesse a été perçue comme un patrimoine à protéger « en marge » de l’économie, presque en opposition avec le développement. Un changement de paradigme est aujourd’hui en cours : la nature n’est plus considérée comme une contrainte, mais comme un actif économique stratégique. Mais cette évolution pose une question fondamentale : que se passe-t-il lorsque cet actif se dégrade, et surtout, qui en supporte réellement le coût ? Comprendre cette bascule, c’est comprendre l’un des enjeux les plus déterminants pour l’avenir du pays.

Qu’entend-on par « capital naturel » ?

Le capital naturel désigne l’ensemble des ressources et des écosystèmes qui rendent des services indispensables à la vie et à l’économie : l’eau douce, les sols fertiles, les forêts, les mangroves, les récifs, la pollinisation ou encore la régulation du climat. À l’image du capital financier ou du capital humain, il produit des « intérêts » : ces services écosystémiques dont dépendent l’agriculture, l’énergie, la santé et la sécurité alimentaire.

La différence essentielle tient à sa fragilité. Un capital financier mal géré peut être reconstitué ; un écosystème détruit met parfois des décennies à se régénérer, quand il n’est pas perdu définitivement. Dans un pays comme Madagascar, où une grande partie de la population dépend directement des ressources naturelles, préserver ce capital n’est pas un luxe écologique : c’est une condition de sécurité économique, de stabilité sociale et de souveraineté nationale. Autrement dit, la question n’est plus seulement de savoir combien coûte la conservation, mais combien coûte l’inaction.

Communauté de l’aire protégée Anjozorobe Angavo
Communauté de l’aire protégée Anjozorobe Angavo © Fanamby

De la contrainte à l’actif stratégique : une erreur à corriger

Pendant trop longtemps, développement économique et préservation de la nature ont été présentés comme des objectifs concurrents. Or, dans le contexte malgache, cette opposition constitue une véritable erreur stratégique. Sans eau sécurisée, sans sols fonctionnels, sans forêts régulant les bassins versants, il ne peut y avoir ni agriculture compétitive, ni énergie hydraulique fiable, ni attractivité durable pour l’investissement.

Le véritable arbitrage n’est donc peut-être pas entre « protéger » et « développer », mais entre différents modèles de développement : certains consomment le capital naturel jusqu’à l’épuiser ; d’autres cherchent à maintenir les ressources dont dépend leur propre création de valeur. Cette distinction devient particulièrement importante dans un contexte où les besoins en infrastructures, en énergie, en production agricole et en emplois restent considérables.

Cette conviction est aujourd’hui portée au plus haut niveau. Lors du Forum Capital Naturel 2026, le Directeur Exécutif de la FAPBM, le Dr Rija Ranaivoarison, résumait ainsi la responsabilité partagée des acteurs :

« Je crois que chacun a une responsabilité différente mais complémentaire. L’État doit fixer les règles du jeu, arbitrer dans le long terme et garantir la cohérence entre eau, mines, forêts et aménagement du territoire. Le secteur privé doit évoluer vers des modèles de création de valeur intégrant le coût réel de la dégradation écologique. Les institutions financières doivent réorienter les flux vers les investissements qui protègent l’eau, restaurent les paysages et réduisent les risques. Et les acteurs de la conservation doivent apporter la donnée, la preuve économique, les mécanismes et la vision de long terme. »

Cette responsabilité partagée dessine une feuille de route à quatre dimensions : un État qui arbitre et sécurise le cadre réglementaire, un secteur privé qui internalise le coût réel de la dégradation dans ses modèles économiques, des institutions financières qui réorientent leurs flux vers les actifs qui protègent l’eau et réduisent les risques, et des acteurs de la conservation qui apportent la donnée et la preuve économique. Le sujet devient alors collectif : comment faire en sorte que la valeur créée aujourd’hui ne se traduise pas par une facture écologique et économique plus lourde demain ? Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre l’économie et la nature, mais de faire de la sécurité hydrique et des services écosystémiques des actifs de croissance et de résilience.

Panel lors du Forum Capital Naturel, 2026
Panel lors du Forum Capital Naturel, 2026 © FAPBM

Quand dégrader coûte moins cher que préserver : corriger les incitations économiques

Si la dégradation des écosystèmes se poursuit, ce n’est pas par irrationalité économique, mais parce que les signaux de marché restent biaisés. Aujourd’hui, des pratiques comme la production de charbon de bois, la déforestation agricole ou la surexploitation de l’eau demeurent économiquement attractives à court terme, tandis que la préservation apparaît comme un coût.

C’est là que se joue une partie essentielle du changement de paradigme : tant que les bénéfices de la conservation restent diffus, différés ou invisibles dans les comptes économiques, tandis que les gains de l’exploitation sont immédiats, les décisions à court terme auront mécaniquement tendance à privilégier ces derniers.

Renverser cette logique suppose de réaligner les incitations économiques autour de trois leviers : supprimer progressivement les mécanismes qui financent indirectement la dégradation, introduire des incitations positives en faveur de l’agroécologie, du reboisement ou de l’efficacité hydrique, et intégrer une forme de « vérité des prix » du capital naturel. Tant que dégrader restera moins cher que préserver, les mauvais arbitrages continueront. Faire du capital naturel un moteur économique, c’est d’abord corriger ces signaux pour que les choix rationnels deviennent aussi les choix durables.

Cela implique aussi de mieux mesurer ce qui est aujourd’hui difficilement visible dans les décisions économiques : la valeur d’une forêt qui sécurise l’eau, d’une mangrove qui protège un littoral ou d’un écosystème qui soutient une activité touristique ou halieutique. Ce qui n’est pas mesuré risque en effet d’être sous-estimé dans les arbitrages.

Menabe Antimena
Menabe Antimena © Fanamby

La FAPBM, un modèle de financement pérenne pour le capital naturel

Reconnaître la valeur du capital naturel ne suffit pas : encore faut-il des mécanismes capables de financer sa protection dans la durée. C’est précisément la vocation de la FAPBM. Créée en 2005, la Fondation apporte vingt ans d’expérience en tant que fonds fiduciaire environnemental. Grâce à une dotation d’environ 157 millions de dollars, elle génère chaque année des revenus stables — de l’ordre de 7 millions de dollars, dont près de 6 millions consacrés directement au terrain — pour soutenir durablement 75 des 146 aires protégées du pays.

Ce modèle illustre concrètement ce que signifie « investir » dans le capital naturel plutôt que le subir comme une charge. À la différence d’un financement de projet, dont l’horizon se limite souvent à quelques années, un fonds fiduciaire environnemental comme celui de la FAPBM offre une visibilité financière pérenne aux aires protégées qu’il soutient — une réponse concrète à l’appel des institutions financières à réorienter leurs flux vers des investissements de long terme. Les projets et programmes soutenus par la Fondation montrent que la restauration des paysages n’est pas une dépense, mais un investissement productif : elle sécurise l’eau, renforce l’économie rurale et génère de la valeur pour les communautés locales. En apportant la donnée, la preuve économique et une vision de long terme, la FAPBM contribue à repositionner la nature au cœur des arbitrages de développement.

Cette logique invite à regarder différemment les dépenses consacrées à la conservation. Lorsqu’une aire protégée contribue à préserver une ressource en eau, à soutenir des activités économiques locales ou à réduire certains risques environnementaux, son financement peut être considéré non seulement comme une dépense de protection, mais comme une contribution à la préservation d’un actif dont dépendent plusieurs secteurs de l’économie.

Mission de suivi à Maromizaha, 2026
Mission de suivi à Maromizaha, 2026 © FAPBM

Vers un modèle où l’écologie devient moteur de croissance

Le changement de paradigme est engagé, mais il reste à l’ancrer dans les décisions concrètes : cartographier les zones où les arbitrages sont les plus critiques, adapter la gouvernance, déployer une architecture financière à la hauteur des enjeux. La mission et les valeurs de la FAPBM, comme son plan stratégique, s’inscrivent pleinement dans cette trajectoire.

Le défi sera désormais de passer du constat à l’intégration : intégrer la valeur du capital naturel dans les politiques publiques, dans les stratégies d’entreprise, dans les décisions d’investissement et dans les choix d’aménagement du territoire. C’est à cette condition que le changement de paradigme pourra dépasser le discours pour devenir un véritable changement dans la manière de décider.

Une nouvelle voie se dessine pour Madagascar : celle d’un développement où la richesse écologique n’est plus un obstacle à la croissance, mais son fondement. Reconnaître le capital naturel comme un actif stratégique souverain, c’est offrir aux générations futures un pays plus résilient, plus stable et plus prospère — et s’en donner les moyens financiers. C’est l’objectif que la FAPBM s’est fixé, aux côtés de l’État, du secteur privé et des institutions financières. La question n’est donc plus de savoir si Madagascar peut se permettre d’investir dans son capital naturel, mais comment faire de cet investissement une composante à part entière de son modèle de développement. Pour suivre les initiatives qui donnent corps à cette vision, retrouvez l’ensemble des actualités de la FAPBM.